Description
« Je ressemble beaucoup à un vieux marabout » écrit Rembrandt Bugatti dans un petit carnet sans date. Cette phrase, d’une sincérité poignante, éclaire l’attachement profond du sculpteur à cet échassier solitaire, qu’il ne considère pas comme un simple sujet animalier, mais comme un véritable alter ego. Bugatti souffre alors d’un isolement intense, d’un éloignement affectif de sa famille et de ses proches, avec un sentiment d’enfermement comparable à celui des oiseaux migrateurs qu’il observe dans les enclos étroits et inadaptés des jardins zoologiques de Paris et d’Anvers.
Le marabout, grand échassier nécrophage, est un oiseau à la fois impressionnant et marginal, souvent mal aimé, à l’allure grave, presque mélancolique. Contraint à l’immobilité lorsqu’il est captif, privé de l’espace nécessaire au vol, il incarne pour Bugatti la condition de l’être sensible enfermé dans une existence qui entrave son élan vital. À travers lui, l’artiste projette sa propre difficulté à maintenir un équilibre intérieur, sa peur de l’assèchement émotionnel et créatif, et son combat contre une solitude qu’il qualifie lui-même de « solitude de l’âme ».
Cette identification trouve une expression particulièrement explicite dans un dessin à caractère autobiographique, souvent désigné comme un Autoportrait au marabout où Bugatti se représente de profil faisant face à un marabout construit de volumes géométriques élémentaires.
C’est dans ce contexte que Bugatti modèle, vers 1907, ses sculptures de marabouts. Il réalise d’abord Les Marabouts, l’un contre l’autre, groupe empreint d’empathie, où il exalte le lien, l’attachement et la réciprocité entre deux êtres vivants. À l’inverse, Marabout au repos, notre modèle, incarne la solitude acceptée, presque intériorisée. L’oiseau y est représenté immobile, le bec et les longues pattes repliées formant deux lignes parallèles qui se fondent dans la masse dense du corps aux ailes closes. La synthèse radicale des volumes, conjuguée à un modelage sobre et précis du plumage, confère à l’œuvre une intensité expressive rare que la belle patine noire de notre exemplaire ne fait que rehausser.
Seuls dix exemplaires ont été recensés de ce modèle édité par Hébrard, l’éditeur exclusif de l’artiste, entre 1913 et 1934. Notre bronze portant le numéro 3 fait donc partie des tout premiers numéros et a été acquis selon les archives familiales directement auprès du fondeur en 1922. C’est en 1903, par l’intermédiaire de son père adoptif René Dubois que Rembrandt Bugatti rencontre Adrien Aurélien Hébrard qui le prend sous contrat. Avec son chef d’atelier Albino Palazzolo, aidé de Marcello et Claude Valsuani, va naître une étroite et amicale collaboration donnant de magnifiques fontes à la cire perdue, ce qui explique la dédicace de notre dessin à son ami fondeur Valsuani, d’origine italienne comme lui.












