UGOLIN (1857-1861) (RÉDUCTION)

Jean-Baptiste CARPEAUX

Bronze à patine brun nuancé, signé « Carpeaux ».
Fonte atelier Carpeaux
H. 48 x L. 37,5 x P. 26,9 cm
Circa 1875

Oeuvres en rapport : Le Marchand de poissons ; Ugolin (esquisse de la villa Médicis).

Bibliographie : Michel Poletti et Alain Richarme, Jean-Baptiste Carpeaux sculpteur, catalogue raisonné de l’œuvre édité, Paris, 2003, p.72, modèle référencé sous le n° SA 21 et reproduit page 73. Sous la direction de Édouard Papet et James David Draper, Carpeaux 1827-1875 Un sculpteur pour l’empire, catalogue d’exposition, New York, The Metropolitan Museum of Art 10 mars – 26 mai 2014, Paris, musée d’Orsay 24 juin – 28 septembre 2014, page 67 à 84.

 

 

Description

« Jamais je ne suis senti plus d’ardeur physique et morale. […] je viens de trouver ma composition de dernière année ; c’est un groupe de quatre figures […]. Ce sujet est dramatique au dernier degré, il y a une grande analogie avec Laocoon » écrit Carpeaux le 19 décembre 1857 à son ami Charles Joseph Laurent-Daragon. Conçue à Rome, la sculpture emprunte à Michel-Ange le sens du monumental et la contorsion des corps pour exprimer la souffrance. Carpeaux, tout comme Eugène Delacroix pour son célèbre tableau La Barque de Dante (1822) ou plus tard Auguste Rodin pour le Baiser(1886), s’inspire de la Divine Comédie de Dante et notamment du chant XXXIII qui relate l’enfermement d’Ugolino della Gherardesca dans une prison de Pise au XIIIème siècle, condamné à mourir de faim. Selon la légende, Ugolin aurait succombé après avoir mangé ses fils et ses petits-fils enfermés avec lui. Il aura fallu trois ans au sculpteur pour venir à bout de ce « chef-d’œuvre annoncé », dernière réalisation à la villa Médicis en 1861. Carpeaux puise ici ses sources d’inspiration dans la sculpture romantique – on pense bien sûr au Satan de Feuchère (1833) ou à Joseph Barra de David d’Angers (1838) pour la composition des figures -, mais aussi dans celles de la peinture, avec notamment le modelé nerveux du corps et en particulier du dos qui n’est pas sans rappeler les rescapés du Radeau de la Méduse de Géricault. La force du sculpteur est de puiser dans toutes ces sources et d’en faire une composition qui unit la grande tradition artistique et littéraire avec le réalisme de la seconde moitié du XIXe siècle.

Ugolin connut cependant un accueil plutôt mitigé, quelques mois plus tard, à l’Ecole des Beaux-Arts en 1862 et à la grande déception du sculpteur, la commande prévue à l’origine en marbre, aboutit seulement à celle d’un bronze par l’Etat – épreuve unique fondue en 1863 par Victor Thiébaut (195 x 150 x 110 cm – Paris, musée d’Orsay). Il incombera donc à Carpeaux de le faire tailler dans le marbre, puis en 1873, d’en réaliser une terre cuite, la seule fabriquée dans cette dimension.

Réduction au quart de la grandeur originale, Ugolin (réduction) est produit dès 1871 en bronze selon un tirage limité. Notre exemplaire de très belle qualité, fondu par l’atelier (sans le cachet) est un très rare témoignage de cette production du vivant. Outre notre bronze, on ne connaît à ce jour que deux autres exemplaires (réduction) de l’atelier Carpeaux, l’un répertorié dans une collection particulière française, l’autre provenant de la collection Ginepro.

La postérité artistique de l’œuvre est quant à elle fondamentale pour l’histoire de l’art ; on pense bien sûr à Rodin qui reprend magistralement le sujet entre 1876 et 1882. Ugolin demeure le premier jalon dans l’émancipation de la sculpture moderne. Carpeaux l’avait lui-même pressenti lorsqu’il déclarait à Chérier en 1861 « Je suis près de livrer au monde artistique l’une des oeuvres les plus émouvantes du siècle ».