POURQUOI NAÎTRE ESCLAVE N° 1 (1868)

Jean-Baptiste CARPEAUX

Terre cuite signée « JBt Carpeaux », datée « 1873 » et titrée « POURQUOI NAITRE ESCLAVE »
Porte les cachets « Propriété Carpeaux » à l’Aigle impériale et « ATELIER & DEPÔT / 71 RUE BOILEAU / AUTEUIL – PARIS »
H. 59 x L. 42,5 x P. 37,5 cm.
Réalisée en 1873

Provenance : collection particulière, Neuilly depuis 1977.

Oeuvres en rapport : Négresse accroupie révoltée, musée du Louvre (Inv. RF 1466) ; Le Chinois n°1 ; Le Chinois (esquisse) ; Les quatre parties du monde soulevant la sphère (esquisse).

Bibliographie : Jeannine Durand-Révillon, « Un Promoteur de la sculpture polychrome sous le Second Empire, Charles-Henri-Joseph Cordier (1827-1905) », Bulletin de la Société de l’Histoire de l’Art Français, session du 6 février 1982, publié en 1984, page 185 ; Michel Poletti et Alain Richarme, Jean-Baptiste Carpeaux sculpteur, catalogue raisonné de l’œuvre édité, Paris, 2003, p. 141, référencé sous le n° BU 38 et reproduit ; Sous la direction de Édouard Papet et James David Draper, Carpeaux 1827-1875 Un sculpteur pour l’empire, catalogue d’exposition, New York, The Metropolitan Museum of Art 10 mars – 26 mai 2014, Paris, musée d’Orsay 24 juin – 28 septembre 2014, pages 143-151.

 

Description

Au Salon de 1869, Carpeaux expose le buste en marbre d’une femme noire dénudée à la poitrine et aux bras entravés par une corde, qui a pour titre : Pourquoi naître esclave. Théophile Gautier dans sa critique du Salon la décrit en ces termes élogieux « La négresse avec la corde qui lui attache les bras au dos et lui froisse les seins, lève au ciel la seule chose qu’ait de libre l’esclave, le regard, regard de désespoir et de muet reproche, appel de justice, protestation morne contre l’écrasement de la destinée. C’est un morceau d’une rare rigueur, où l’exactitude ethnographique est dramatisée par un profond sentiment de douleur ». L’empereur achète ce marbre et le fait placer au château de Saint-Cloud ; mais il est échangé pour un bronze qui aurait péri dans l’incendie du château. Cette femme noire symbolisant l’Afrique est en fait l’un des éléments du dernier chef-d’œuvre monumental du sculpteur : Les Quatre parties du monde soutenant la sphère, qui domine la fontaine de l’Observatoire commandée à l’architecte Davioud par la ville de Paris et réalisée entre 1867-1874.

Dans la version définitive, l’Afrique participe à la rotation de la sphère céleste alors que dans l’étude, la femme noire entravée porte le poids de sa condition. Contenu par des liens, le buste reste totalement immobile, tandis que le cou, le visage et les cheveux échappent violemment aux entraves. Pour la réalisation de ce modèle (vers 1868), le sculpteur s’est inspiré des bustes à caractère ethnographique de Charles Cordier (1827-1905), en particulier celui de la Capresse des colonies (1861) réalisé pour le Muséum d’Histoire Naturelle. C’est la même femme noire qui aurait posé pour les deux sculptures offrant ainsi la possibilité de disposer de modèle vivant (J. Durand-Révillon, opus cité supra). Carpeaux montre ici ses qualités puissantes de modelé, « ce don de la vie prise sur le fait, ces palpitations de la chair dont le sculpteur a le secret ; c’est de la statuaire comme le comprenait Puget » (extrait de la critique du Salon de 1869, page 339).

Carpeaux va bien au-delà de l’esquisse préparatoire, il fait un portrait, un buste qu’il expose sous le titre : Pourquoi naître esclave ? C’est sa façon de s’exprimer sur un sujet d’actualité qui lui tient à cœur. Il s’inscrit ici dans le prolongement de l’enthousiasme généré par l’abolition de l’esclavage en France en 1848 et aux Etats-Unis en 1865, à la fin de la guerre de Sécession. L’inscription sur le socle apostrophant le spectateur envoie lui aussi un message fort. Cette référence à l’abolition de l’esclavage est aussi visible dans la statue : elle porte autour de la cheville la chaîne brisée de l’esclavage sur laquelle l’Amérique pose son pied.