LES PASSIONS S’ÉLEVANT VERS LES MUSES

Louis DEJEAN 

Montants en bronze à patine brun nuancé, signé « L. Dejean »
Fonte d’Alexis Rudier, porte la marque du fondeur « ALEXIS.RUDIER / FONDEUR.PARIS  »

H. 98,5 – L. 20 – P. 13 cm

H. 98,5 – L.14,5 – P. 11 cm

H. 99,5 – L. 14 – P. 11 cm

Circa 1910

Provenance : commande pour un meuble bibliothèque pour monsieur Charles Paix-Séailles ; ancienne collection Jourdan-Barry pour l’un d’eux.

Exposition : Société nationale des Beaux-arts, 1910, n° 1788 et 1789.

Bibliographie : H. Martinie, La sculpture, Paris, 1928, modèle cité p. 77 ; H. Martinie, Art & Décoration, 1921, modèle cité p. 20 ; Léandre Vaillat, « L’art décoratif: Louis Dejean», L’art et les artistes, mars 1910, p. 269 à 274, un des montants reproduit p. 270.

 



Description

C’est en 1896 que Louis Dejean débute sa collaboration avec Rodin. Grâce à celle-ci sa manière, initialement très lisse et appliquée, s’épanouit et évolue vers plus de puissance, de fougue et de volume. Le disciple voue d’ailleurs au maître une profonde et respectueuse admiration et reconnaîtra lui devoir « toute la compréhension de la sculpture » (Arch. Musée Rodin, 23 mars 1904). Si c’est à la suite d’un désaccord au sujet du Balzac qu’ils cessent de travailler ensemble à partir de 1909, Louis Dejean commençait en réalité déjà à s’intéresser à une sculpture différente, dégageant davantage de calme et à la composition plus équilibrée. Il va donc évoluer vers une sculpture plus monumentale et se concentrer sur des formes marquées par une plus grande plénitude, se rapprochant avec le temps du style de Maillol.

Durant la période où il œuvre pour Rodin il se livre à de petits travaux à titre personnel. Ainsi M. Charles Paix-Seailles, un riche industriel et publiciste (1879-1921), issu d’une famille d’intellectuels et d’artistes, lui commande, avant 1907,tout un ensemble de sculptures  pour la décoration d’une bibliothèque. Celle-ci est composée de trois corps surmontés d’un fronton. Cherchant toujours à lier l’ornement à la destination de l’œuvre, Louis Dejean a choisi comme thème de décor pour ce temple du livre le triomphe de l’Esprit sur les Passions.

L’Esprit, situé dans le couronnement frontal, est symbolisé par la figure d’Apollon entouré des Muses. Ainsi sont disposées de droite à gauche la Musique, la Comédie, la Tragédie, l’Astronomie et l’Éloquence. Les Passions en revanchefigurent sur les montants sous la forme de femmes aux corps nus enchevetrés s’étirant en torsades dans une composition ascendante. Représentant l’ensemble des émotions ou des désirs humains elles tendent vers la Connaissance ou la création intellectuelle et artistique incarnée par les Muses.

Les trois corps de la bibliothèque étaient probablement rythmés par quatre montants comme c’est la règle dans ce type de meuble. Or il se trouve que quatre montants tous différents sont bien répertoriés, parmi lesquels figurent nos trois bronzes.

On retrouve dans cet agencement de corps féminins toutes les leçons apprises chez Rodin, pour qui la seule chose qui compte en sculpture est l’expression de la vie. Celle-ci ne se fait que par le modelé, qui est l’art d’utiliser la profondeur, de varier, d’enchaîner les masses d’ombres et les masses éclairées. En faisant jaillir ces femmes de la matière, en découvrant leurs formes et en exagérant leurs postures pour mieux jouer sur leurs rondeurs Louis Dejean satisfait parfaitement aux préceptes du grand sculpteur tout en affirmant son goût pour le nu féminin. Le tumulte de ces figures n’est pas sans rappeler la Porte de l’Enfer. Cependant le désordre qu’on peut trouver chez Rodin, qui cherche absolument à rendre la sculpture indépendante de l’architecture, n’existe pas chez Dejean qui, au contraire, inscrit les mouvements de ses figures dans un cadre bien défini. L’influence de Rodin commence déjà à se dissiper…

Nos trois montants portent la marque de fondeur Alexis Rudier, comme l’autre exemplaire identifié. La fonderie Rudier était réputée pour la qualité de ses fontes et travaillait pour les plus grands sculpteurs.C’est d’ailleurs à elle qu’a été confiée la fonte de la Porte de l’enfer après la mort de son auteur, hélas.

Cependant si le cachet mentionne le nom d’Alexis Rudier, la fonte de nos bronzes est en réalité due à  son fils Eugène qui a repris la direction de la fonderie après la mort d’Alexis en 1897 et a conservé la marque créée par son père.